#4 Chronique d'une omerta annoncée

Il semble maintenant certain que l’humanité ne sera pas capable de relever le défi que lui impose l’urgence écologique.

En effet, le désastre annoncé ressemble plutôt à un scénario de science fiction qu’à une réalité envisageable pour la plupart d’entre nous.

La remise en question étant périlleuse et source de tracas, il est quasiment acté que nous allons tous ensemble droit dans le mur.

Quelques politiciens commencent d’ailleurs à utiliser de nouveaux éléments de langage en invoquant « l’obligation de s’adapter au changement climatique… »

J’admire et j’envie celles et ceux capables de vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était. Leur inconscience doublée d’une capacité à être focus sur les intendances quotidiennes me laissent totalement perplexe, mais surtout envieuse au plus haut point.

La catastrophe écologique annoncée depuis plus de trente ans déjà se précise et devient inéluctable. Nous sommes tellement peu nombreux à avoir sauté du train en marche pour dire :

« Stop, je ne cautionne plus ! »

Pour ma part, ce n’est en aucun cas, une idéologie ou une culture héritée de ma classe sociale. Car moi aussi, je fus à une époque, un pur produit du système.

Les cinq premières années de ma vie professionnelle ont été ponctuées par 4 postes différents dans 4 structures aux cultures d’entreprises bien distinctes avec à chaque fois, à la clef, un gap salarial et un échelon gravi (car j’avais les dents longues, et de grandes ambitions).

Mais j’ai rapidement compris que les cartes étaient truquées puisque le but ultime de chaque organisation était de continuer « as usual » et de maintenir le statu quo, plutôt que de chercher à améliorer son mode de fonctionnement qui pouvait gagner en efficience en économisant du temps et de l’argent. Le plus important était d’appartenir à l’entreprise et de s’y maintenir pour conserver le statut qu’elle conférait. La gesticulation, la posture et la soumission tarifée étant les normes établies. Malheureusement, ça ne me satisfaisait pas. J’avais le sentiment profond de perdre mon temps et de gaspiller ma vie en attendant que ça se passe « Vivement le weekend ! »

Peu à peu, avec l’essor des nouvelles technologies, de nouvelles façons de travailler sont apparues… De façon systématique, ce sont imposé le management par objectifs, et les évaluations sur tableaux Excel. Tout ce beau système, nous conduisait malheureusement plus vers des performances de trucages et donc à la promotion quasi automatique des meilleurs imposteurs.

J’ai donc sans regret quittée la World Company et vaquer moi aussi à d’autres occupations.

Un déménagement au vert, trois enfants, et un temps libéré du salariat… Et donc, du Temps !

Pour réfléchir, lire, écrire, apprendre ce qui n’était pas au programme et, commencer par curiosité (ouh c’est un vilain défaut, on me l’avait pourtant bien dit !) mes propres recherches en sociologie, psychologie, philosophie et anthropologie.

A postériori, j’ai compris pourquoi tout le monde s’affaire, s’active, se sur - book d’activités riches et variées, et semble frapper à mes yeux de la danse de Saint Guy :

Pour éviter de penser par soi-même, et continuer à croire au Père Noël.

Pour raconter les mêmes histoires bancales à ses enfants qui (bizarrement) y croient de moins en moins.

Mais pour moi c’était déjà trop tard, j’avais emprunté un autre chemin.

Au début du siècle dernier, John Maynard Keynes grand économiste à la pensée tendance sociale libérale était optimiste et prédisait qu’avec le rythme de la croissance industrielle, le problème économique serait réglé comme l’avait été un siècle auparavant le problème alimentaire. Il écrivait alors « qu’en 2030, les hommes pourraient travailler 3 heures par jour et se consacrer aux tâches vraiment importantes : l’art, la culture, la métaphysique… »

Les grands hommes ont souvent tendance à croire ou à vouloir nous faire croire au cercle vertueux du progrès. Cette notion qui a été réduite et interprétée avec la révolution industrielle comme le progrès technique, matériel, scientifique et a été sacralisé en tant que tel. Alors que pour certains penseurs il s’agissait plutôt de faire progresser les mentalités et de tendre vers une plus grande fraternité.

Au passage, il est intéressant de rappeler que le travail a été érigé en valeur et encensé comme source d’épanouissement personnel et de réalisation de soi qu’à partir de l’avènement de la bourgeoisie.

Le travail devient alors le prix à payer pour accéder au bonheur (vu comme l’optimisation incessante du bien-être matériel) qui devient également une idéologie à part entière.

Car précédemment, l’humanité a toujours considéré cette activité comme étant la plus dégradante qui soit.

En regardant le passé, on peut entrevoir l’avenir.

« De tout temps les sociétés n’ont eu d’autres voies que d’aller de toutes parts au bout de leur possibilité sans jamais comprendre la loi qui les guide (à savoir) dilapider le surplus* » Sauf qu’aujourd’hui, nous ne dilapidons pas le surplus, mais le capital.

Il y a donc de grande chance, que notre train à grande vitesse se fracasse contre le mur de la désolation. Mais précisons, qu’il sera mal venu à postériori de se lamenter.

En l’espèce, ce qui reste d’imprévisible est la date et les modalités de la catastrophe écologique.

Rassurons nous ce n’est pas la fin du monde.

La Terre sera toujours là.

C’est seulement la fin d’un monde qui n’en finit pas de mourir.

La fin d’une époque plutôt qui a conduit à la mécanisation de la vie.

Les temps modernes de l’Homo sapiens, qui tout obnubilé par la nécessité de transformer le monde extérieur, n’a pas veillé dans le même temps à la transformation du monde intérieur.

Pareil aux couples qui se démènent pendant des années pour construire leur petit nid douillet et qui se rendent compte, le jour de la remise des clefs qu’ils n’ont plus rien à se dire.

Ou même pire.

Quoiqu’il en soit, il y aura le jour d’après.

Et après, le jour d’après, il y aura les jours d’après.

Puis, le silence.

Cette loi tacite entre l’espèce des Homo - Gènes qui permet d’alléger à bon compte les consciences.

« Ce dont on ne parle pas n’existe pas. »

Car qui voudrait raconter la honte de n’avoir rien fait ?

De n’avoir fait qu’appliquer les règles du jeu fixées par d’autres ?

Ou même d’avoir aidé quelques fous avides d’argent et de pouvoir dans leur quête Prométhéenne ?

Alors le temps sera venu,

De ne pas parler des papillons,

D’’oublier les abeilles,

Et d’effacer tous les coléoptères de la Terre.

Parce que de toute façon,

Les petits n’en n’ont jamais vu

Et que ça pourrait faire pleurer Mamy.

*Extrait le monde est clos et le désir infini de Daniel Cohen


Paris, 1er octobre 2018

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